La place des fantasmes de violences dans les fantasmes d'enfants.

 



    Il peut être intéressant de se demander quel est le rôle des fantasmes dans les images, dans les films ou dans les jeux. On peut se demander comment cela fonctionne, quels mécanismes psychologiques sont en jeu. La valeur d'un film, de même que la valeur d'un jeu sont intimement liées à la richesse des fantasmes qui les sous-tendent et qui y font naître les émotions de vie, de mort ou d'amour. C'est ainsi que les films et les jeux sont totalement conditionnés par la richesse des fantasmes éprouvés dans l'enfance parce ce sont eux qui sont à l'origine de la vie des images, y compris du narcissisme, de l'Idéal, de l'identité, de l'imagination et de l'intelligence. Souvenons nous que le fantasme directeur de l'enfance et de l'adolescence est constitué par la scène dite parentale des parents qui font l'amour pour donner naissance à l'enfant. Cette scène parentale devient l'Oedipe après six ans et à l'adolescence il faut intégrer l'idée qu'il faut faire comme les parents pour devenir soi-même père pour faire l'amour avec une femme ou soi-même mère pour faire l'amour avec un garçon. Parmis ces fantasmes certains sont des cauchemars, des délires et d'autres sont considérés comme violents parce qu'ils font peur. Mais ils ne sont que des dérivés d'un fonctionnement plus global des fantasmes en général.


UN EXEMPLE DE FANTASME DE VIOLENCE AU CINEMA, À LA TÉLÉ ET DANS LES JEUX VIDEO :

 SCREAM met en image et en scène, un fantasme de meurtre de la Mère, du Père et du Fils.






Scream le mort-vivant
   
   
       Il existe beaucoup de masques de morts-vivants : les moulages de morts chez les grecs, les masques d'ancêtres en Afrique, les masques des Incas, les fantômes. ........                                        
    







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Une variété de masques de morts-vivants est constituée par les masques de Halloween. Ils représentent des fœtus mort-nés (et autres interruptions de grossesse) dont la grossesse est symbolisée par la citrouille. Ces masques (d’origine Irlandaise) sont particulièrement négatifs. Rappelons que le film "Halloween" a servi de modèle au film "Scream".

                                                                      
  
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    Wes Craven s'est servi du film Scream (Le Cri) pour projeter ses propres fantasmes sadiques c'est-à-dire faits à la fois de sexualité (de jouissance) et d'agressivité (de mort) sur l'écran du cinéma. Le meurtrier s'y déguise en Halloween c'est-à-dire en foetus-revenant-mort-vivant. Il tue d'abord l'amante de son père à cause de laquelle sa mère a abandonné son mari et son fils. Puis par un enchaînement logique il assassine tous ses propres doubles de jeunes couples de son âge. Il tue aussi ses mauvaises images paternelles jusqu'à ce que , à la fin, il est tué lui-même ainsi que son ami qui est aussi son double.   
    Tout suicide superpose un fantasme de naissance avec la mort et la naissance s'inverse alors en un retour symbolique dans le ventre maternel jusqu'au néant d'où on est venu. Tout suicide est une histoire de fœtus-mort-vivant. Les personnes suicidaires fonctionnent sur le mode des morts-vivants. Leur mort ou celle de leurs ancêtres et leur naissance se superposent. Leurs fantasmes de mort  deviennent ainsi un fantasme de retour et un désir de régression dans le ventre maternel.  Ils redeviennent un fœtus qui retourne d'où il est venu avec toute la dégradation que cela comporte. Dans cette régression, il faut passer plusieurs barrages qui interdisent ce retour en arrière. Un de ces niveaux régressif  enclenche dans l'Inconscient les processus de suicide. Une dernière défense consiste à projeter l'autodestruction sur les autres, sur le monde extérieur. L'autosuicide  devient alors un désir de crime. Les fantasmes précis qui aurait présidé au suicide sera alors fidèlement reproduit dans le crime par projetion du suicide sur d'autres personnes sous la forme du meurtre. Le meurtrier au lieu de se suicider préfère suicider les autres. A la fin ces actes se retournent contre leur auteur. Ce sont tous ces processus qui  déroulent leur logique dans le film "Scream".
        Parmi les films d'horreur, Scream, de Wes Craven, est certainement celui qui a subi le plus d'attaques pour sa soi-disant violence.  Scream décrit un Œdipe inversé et perverti. A l'intérieur même du film (comme en un double miroir) le tueur accomplit ses meurtres par une mise en acte qui doit obligatoirement se dérouler en conformité à un fantasme précis. Le fantasme central du film préside à un meurtre par lequel un adolescent tue la maîtresse de son père, le meurtrier n'ayant pas supporté l'amour adultère qui avait conduit ses parents à divorcer. Il y a là une double déviation du fantasme œdipien. Au lieu que ce soit le Père qui est tué par le Fils pour coucher avec la mère, c'est une mauvaise mère-amante qui est tuée par un fils incapable d'intégrer que le Père qui couche avec une autre femme. Tout le film se décline et s'enchaîne à partir de ce meurtre de l'amante du père. Le fils de la victime veut venger sa mère. La morte devient une revenante et le meurtrier est obligé de s'identifier à eux. Il se déguise avec un masque de halloween, symbole des revenants et de la mort qui reviennent pour se venger. Ce masque montre que le meurtrier s'identifie à un mauvais fœtus dans un mauvais ventre maternel. Avec une logique implacable le meurtrier projette son fantasme de naissance inversé sur ses victimes. Deux de ses victimes sont éventrées et pendues par une corde, comme fantasme de mauvais ventre maternel et de mauvais cordon ombilical.
    L'objectif final du meurtrier aurait pu être d'arriver au meurtre symbolique du Père. Ce film aurait pu exprimer un  fantasme œdipien inversé dans lequel on aurait pu voir  l'effort du meurtrier pour se débarrasser de ses fantasmes pervers afin de rétablir une situation œdipienne. Malheureusement, il n'arrivera pas à commettre le meurtre fantasmatique du Père et c'est le Fils qui va mourir à sa place : l'adolescent sera tué par une femme journaliste, figure symbolique à la fois de l'amante et du processus d'autoanalyse qui se retourne contre lui-même. D'un point de vue psychanalytique, Scream est une grande œuvre œdipienne comme Œdipe-Roi ou comme Hamlet. Il n'y a aucune erreur dans le déroulement et l'enchaînement psychologique du film.

    Mais notons bien que le film est fait d'images mises en scène (en film) et non mises en acte et qu'il y a là une différence du tout au tout. D'ailleurs cette différence est bien exprimée dans le film lui-même par le meurtrier lorsqu'il explique à sa victime que le modèle virtuel, le fantasme est le film Halloween mais que la réalité mise en acte est tout autre chose.Ce qui est frappant, c'est que les adolescents qui regardent ce film comprennent, sans le savoir, ce jeu des fantasmes tandis que la plupart des adultes ne peuvent lire ce film qu'en surface, dans une logique raisonnée ou pire dans la vision d'images superficielles faites de sang et d'images de morts qu'ils prennent pour vraies.

    Plusieurs fois, ce film a été accusé d'être à l'origine de mises en acte criminelles. Les journaux ont rapporté comment, après avoir vu le film, un jeune homme a tué ses parents parce qu'ils ont divorcé, le Père ayant une maîtresse. Le fantasme mis en jeu ressemble à celui du film et l'incapacité de fantasmer du jeune homme a provoqué la même mise en acte que dans Scream. Avec ou sans Scream, cela eut été pareil. Une autre fois, un lycéen, après avoir regardé le film, s'est déguisé en revenant avec le même masque de Scream que le tueur du film et il a poignardé une camarade de classe. La situation familiale de ce lycéen était, elle aussi, du même ordre fantasmatique que celle du film. Dans les deux cas, on s'est rapidement aperçu que les deux jeunes gens, d'une part, mélangeaient fantasmes et réalité et que, d'autre part, ils avaient préparé leur acte bien avant d'avoir vu Scream.

C'est en Allemagne que Scream a suscité le plus de réactions et de censures. A la même période, des instances allemandes ont fait censurer une grande partie des jeux vidéos du pays et les éditeurs ont dû en enlever les scènes de violence, soi-disant cause de la violence des jeunes. Et le problème s'est étendu du cinéma aux jeux vidéos.

A la même époque, les infos télévisuelles parlaient de la nécessité de censurer les films d'horreurs. La même chaîne enchaînait par des séquences qui montraient, dans le détail, des images de tortionnaires qui coupaient la tête de leurs ennemis en prenant un plaisir sadique à les achever. Ainsi la même émission condamnait la violence des fantasmes et montrait sans scrupules la violence dans sa plus cruelle dimension de réalité.

D'une manière générale le film de Scream et ces événements nous posent plusieurs questions :

  • Qu'est-ce-que la violence ? Pourquoi se déclenche-t-elle ?
  • Qu'est-ce que le fantasme ? A quoi sert-il ?
  • Qu'est-ce-que la mise en acte ?

DÉFINITION DE LA VIOLENCE

La violence se définit comme une pénétration, comme un viol du Moi par une quantité insupportable de pulsions ou d'images. L'origine de toute violence réside dans la peur du Moi de n'avoir plus le droit d'exister, de n'avoir plus le droit à l'identité ou de n'avoir plus le droit de vivre. Le Moi c'est le gouvernement central qui gère l'ensemble de l'appareil psy. Il n'existe pas d'emblée, mais se construit au début de la vie. Certaines personnes n'acquièrent pas un Moi assez fort pour maîtriser les pulsions et organiser les images. La violence se déclenche dans le Moi lorsque le Moi se sent trop faible pour assumer les images ou les pulsions qu'on lui demande de gérer. Le Moi trop faible ne peut ni contrôler ni maîtriser cette invasion, il a peur d'être débordé, il se sent menacé dans son existence et il devient violent. Lorsqu'il ne sait pas quoi faire avec son énergie et, dès que l'agressivité s'accumule, ou bien il la projette sur les autres ou bien il explose ou implose lui-même ! Les personnes qui ne peuvent évacuer cette violence la transforment en destruction. Le suicide, le crime, le viol, la guerre sont autant de tentatives du Moi pour se débarrasser de la violence et de l'agressivité. Le meurtrier de Scream ne pouvait plus vivre sans sa mère. Sans ses parents, il se sentait impuissant et déstructuré devant la vie. Il était obligé de projeter sur les autres ce qui menaçait de le détruire lui-même. Il projetait son suicide sur les coupables présumés de son malheur.

LES FANTASMES, COMMENT ÇA FONCTIONNE ?

CE SONT LES PERSONNES QUI NE PEUVENT PAS FANTASMER QUI DEVIENNENT VIOLENTES...

Ce sont les fantasmes qui transforment la violence en images

Il y a une corrélation qui veut que moins l'enfant apprend à fantasmer, plus il sera violent. Plus les fantasmes sont pauvres, moins la violence est assumée. L'absence d'images fantasmées forme un « trou noir » insupportable et, dès lors, l'agressivité qui s'accumule devient violence. Le moyen normal et obligé pour transformer l'utile agressivité fondamentale consiste à la transformer en images (les psychanalystes disent en narcissisme positif pour le Moi). L'agressivité peut être transformée en travail. Elle peut être transformée en sexualité. Mais le passage obligé consiste pour le Moi à la transformer en fantasmes. La richesse des images permet au narcissisme d'absorber la violence et il en résulte le plaisir. C'est ce narcissisme qui permet au Moi de vivre une petite vie tranquille, constante et sereine. C'est, par exemple, en fantasmant de belles images de femmes que l'homme peut assumer la grande quantité de pulsions nécessaires à l'acte d'amour.

Le fantasme résulte de la capacité de symboliser

Le Moi ne peut gérer et organiser les pulsions qu'en les transformant en images, en symboles. Les fantasmes donnent ainsi un sens aux pulsions, les fantasmes donnent du sens à l'Inconscient. C'est le rôle du rêve ou du jeu. Rêver ou fantasmer, c'est un peu la même chose sauf que le fantasme forme la partie symbolisée du rêve. Le fantasme a également un rôle diurne dans l'imagination qui préside, entre autres, aux dessins et aux jeux de l'enfant. Le cinéma joue ce même rôle de transformer les pulsions et les sentiments en images et en fantasmes. Le film de Scream a été créé par son auteur par suite de son besoin de gérer ses pulsions intérieures. Le film remplace les fantasmes qu'il n'était pas capable de fantasmer dans sa tête. Sa violence est transformée en images et projetée sur la pellicule qui dès lors peut l'assumer. Les spectateurs du film profitent (pour leur plus grand plaisir) du travail de transformation des pulsions en fantasmes que l'auteur a effectué à leur place... Van Gogh projetait pareillement ses pulsions sur la toile de ses peintures. Il n'y a pas d'art ou de travail ou de sexualité sans ce processus !

COMMENT LES FANTASMES EVOLUENT JUSQU'A L'ADOLESCENCE

L'enfant apprend à rêver petit à petit. Ce n'est pas acquis d'avance. Il rêve d'abord d'ombre et de lumière. Cette forme de rêve instaure le système binaire. Ce rêve rudimentaire peut être comparé à la consonne et à la voyelle. Puis le rêve se perfectionne et devient un « mot de rêve ». Vers dix-huit mois, l'enfant sait faire une « phrase de rêve ». Plus tard le rêve devient une histoire complète. Les fantasmes sont (tout comme le rêve) liés à l'âge et l'on peut dire qu'il y a des fantasmes spécifiques à tous les âges de l'enfance et de l'adolescence. Les histoires que rêve l'enfant évolueront selon une trame bien définie jusqu'à la fin de l'adolescence.

Jusqu'à dix ans, l'enfant apprend à symboliser essentiellement trois sortes de fantasmes

Les fantasmes des parents qui font l'amour (la scène primitive)

L'enfant apprend à fantasmer que les parents font l'amour. Il a une idée floue de cette scène dès l'âge de dix-huit mois. Il a ainsi besoin de rêver ses origines et qu'il est né de l'amour de ses parents. A ces fantasmes originaires correspondent les innombrables mythes originaires comme notre bonne vieille histoire d'Adam et d'Eve. Plus tard, les petites voitures « qui se rentrent dedans » ou « se font des accidents » dans le jeu de l'enfant symboliseront aussi cette scène parentale.

Les fantasmes des origines (de grossesse, d'accouchement ou de naissance).

À ces rêves de scènes des parents qui font l'amour viendront se joindre les fantasmes de l'accouchement. L'enfant apprend à rêver sur tous les modes et sur tous les tons qu'il quitte le cocon maternel et qu'il passe par un passage pour aller prendre sa place au soleil. L'enfant n'a conscience qu'il existe qu'à partir de ce moment-là !

Vers six ans, ces deux fantasmes de scène parentale et d'enfantement feront leur synthèse dans les fantasmes œdipiens par lesquels le garçon voudra s'attacher aux femmes en faisant comme le Père (et la fille inversement).

Les fantasmes de monstres permettent d'intégrer l'analité et les pulsions de mort

Après six ans, l'enfant apprendra à fantasmer toutes sortes de monstres. Les animaux de sa ferme se transforment en animaux fantasmés, et deviennent toutes sortes de vampires, de dragons. Il invente des sorcières et des fées, des fantômes et des halloween (= les images des morts). Ces images permettent d'intégrer les images de mort. Grâce à ces fantasmes, l'enfant devient, vers 14 ans, capable de faire un deuil. Ces fantasmes lui apprendront aussi à n'avoir pas peur de ces images et de ces pulsions négatives qui concernent l'agressivité, la destruction et la mort. Il construit ainsi sa puissance. Finalement, à l'adolescence, ces représentations lui permettront d'intégrer le jeu de la vie et de la mort, le jeu du narcissisme et des pulsions. La naissance, le sexe et la mort, voilà le vrai enjeu des fantasmes.

Les fantasmes sont intégrés dans l'inconscient

Vers dix ans, le fantasme disparaît des dessins et du jeu de l'enfant et il est intégré dans l'inconscient. Cela veut dire que le fantasme a lieu sans que l'on s'en rende compte consciemment. Il sert désormais à la richesse de l'imagination et au plaisir sous toutes ses formes. Il agit un peu à la manière dont la grammaire sous-tend le langage sans même que l'on s'en rende compte et le plaisir est sousjacent à son travail. Par contre, l'enfant qui n'intègre pas les fantasmes dans son inconscient sera un enfant absent de sa classe, il est comme vide... Lorsque ce vide, ce manque de fantasme est trop important, il conduit aux addictions comme la drogue ou autres...

Les mythes

À l'adolescence, les fantasmes deviennent des fantasmes socialisés qui prennent la forme des mythes et des rites de passages initiatiques comme, par exemple, l'histoire de Moïse et de son passage par la mer Rouge. La rupture des eaux et la fin du monde passé (intra-utérin) président à ce récit. Ce fantasme de passage initiatique est même devenu un mythe, c'est-à-dire un fantasme dans lequel se retrouve toute une société. Ce fantasme-mythe préside au passage des adolescents vers la vie sociale. Notons, en passant, que ce passage de la mer Rouge aurait pu être un film d'une grande violence puisque la mer est remplie de sang et qu'il y a plein de morts. Des films comme « Le Titanic »et sa rupture des eaux ou comme « West Side Story » sont des mythologies contemporaines semblables à l'histoire de Moïse. Ils sont, eux aussi, issu d'un fantasme de naissance !

Notons, ici, qu'au terme de l'adolescence, c'est la sexualité qui réalise la vraie synthèse entre le narcissisme et les pulsions, entre les fantasmes et les pulsions, entre l'image et le corps. Tous les autres moyens ne sont que des substituts.

POURQUOI CERTAINS ENFANTS N'APPRENNENT-ILS PAS A FANTASMER ?

Il y a mille et une causes à l'absence de la capacité à fantasmer, mais on peut les rapporter à quelques formes précises de carences de la toute première enfance.

Le manque d'images et de fantasmes est lié au manque de cénesthésie

La fonction et la capacité de fantasmer sont très liées au bon contact de l'enfant avec la peau de sa mère qui érotise très légèrement les images de son enfant. Le père en donne les limites et il apprend à en contrôler l'intensité.

C'est lorsque les premiers rudiments de fantasmes ne se mettent pas en place que l'enfant parle d'un « trou noir » comme d'un manque ou d'un vide psychologique. C'est le cas, par exemple de ces petits enfants dont l'absence de contact avec les parents est trop importante soit que les parents sont présents mais tout de même absents, soit que les parents sont absents trop longtemps. C'est le bien-être cénesthésique (= la qualité de la tendresse et de la chaleur des parents pour leur enfant) qui fait la qualité des fantasmes !

L'incapacité de fantasmer la scène parentale

Les bébés qui auront dormi dans la chambre des parents et qui auront assisté de visu aux ébats amoureux des parents auront beaucoup de difficultés à fantasmer la scène parentale. Les petits-enfants n'ayant pas encore de sexualité mature, vivront cette scène originaire comme quelque chose de très violent et ils ne pourront pas la fantasmer.

Un cas extrême de ce genre de situation peut, entre autres, conduire à la pornographie. La pornographie plait aux hommes (plus exceptionnellement aux femmes) qui sont restés bloqués sur la scène parentale. Elle résulte du voyeurisme d'une scène parentale brute. La pornographie est une perversion du fantasme de la scène parentale. Une mère ou un père qui, par exemple, excitent trop leur enfant en faisant l'amour en sa présence ou en se promenant nus devant lui ou encore par des attouchements sexuels réels, aboutiront au fait que cet enfant ne pourra plus fantasmer ses parents faisant l'amour : il y aurait confusion entre réalité et fantasme et il pourrait en résulter la folie.

Le garçon devenu adulte remplacera le fantasme qu'il ne peut faire dans sa tête par le film pornographique ou même par des objets fétiches comme les chaînes. Il s'excitera avec ce genre de films comme remplacement de ses fantasmes et comme si les films étaient réels. Cela cache une certaine souffrance, mais là encore il vaut mieux avoir des images de substitution que rien du tout. La pornographie canalise une masse énorme de violence.

L'équivalent féminin des pulsions brutes sans narcissisme conduit la fille à la prostitution. Pour faire l'amour à une prostituée, l'homme n'a pas besoin d'utiliser la séduction qui est un jeu de fantasmes et de narcissisme. Il suffit de payer...

L'enfant qui n'a pas le droit d'être passif

L'enfant qui n'a pas le droit d'être passif, n'apprend pas à fantasmer et c'est la motricité qui supplée. C'est notamment le cas des enfants qui vont trop tôt dans le groupe et qui ne peuvent pas fantasmer individuellement dans leur petit coin. L'enfant qui ne sait pas fantasmer et plus spécialement l'enfant qui ne sait pas jouer des jeux à fantasmes, peut éventuellement devenir un enfant agité. Chez l'adulte, la cigarette, entre autres, peut jouer le même rôle : au lieu du fantasme, c'est la motricité qui décharge une certaine tension.

L'absence de symbolisation est à l'origine de la peur des images

Il y a de nombreuses déviations de la fonction fantasmatique. Chacune peut être plus ou moins grave. Tout le monde connaît les phobies comme la peur des araignées, des ascenseurs, de la foule au supermarché ou de conduire les voitures. Elles sont une peur inutile de certains fantasmes. La peur de l'araignée n'est pas une peur de la petite bête mais d'un fantasme qui fait de l'araignée un symbole sexuel féminin et de sa toile un symbole de l'excitation sexuelle qui envahit le réseau nerveux et le cerveau. Certains enfants ont peur du loup alors même qu'ils n'en n'ont jamais vus. La plupart des censeurs d'images ont peurs de certains symboles ou fantasmes, alors ils érigent en loi interdictrice leur propre peur. Normalement l'enfant fait bien la différence entre une image fantasmée et une image réelle et il n'a pas peur du loup imaginaire ! Une image de mort dans Scream n'est pas une image vraie comme celles des infos télévisuelles qui montrent les morts vrais, la violence vraie !

Il y a beaucoup d'autres sortes de perversions des images et des fantasmes

D'autres formes de perversions des images nous sont données par les sectes (et dans une moindre mesure par les idéologies). Leurs membres utilisent des images, des pensées ou du narcissisme extérieurs à eux, en substitution à une incapacité de structurer les images et les identités. Les fantasmes et les mythologies sont alors donnés par des groupes extérieurs ou par la société. Les psychanalystes appellent cela la perversion de l'Idéal.

LES MOYENS DE REMPLACEMENTS DES FANTASMES

Les enfants ou les adultes trop pauvres en fantasmes n'ont pas d'autres solutions que de remplacer l'absence de fantasme par toutes sortes de moyens. Ils utilisent des moyens de substitution parce qu'il faut acquérir des images à tout prix. Et il vaut mieux acquérir des images violentes que pas du tout ! Chacun cherchera ses images selon ses besoins et là où il les trouve. Plus les tensions sont violentes plus les images de substitutions seront violentes. Seules les images ont la capacité de transformer la violence et même si elles sont violentes, elles donnent un sens aux pulsions. On voit que remplacer l'absence de fantasme par des images de films est un moyens très agréable et très positif. C'est pourquoi, il faudrait inonder d'images visuelles les endroits de violence. Malheureusement il faut déjà un certain niveau de symbolisation pour regarder des films ou pour jouer des jeux vidéos ou pour lire des romans.

A l'âge adulte, les personnes qui ne sont pas capables d'entrer dans le monde des images sont souvent obligées de remplacer cette carence de fantasmes par la drogue ou par l'alcool ou par des délires qui en créent ou encore par des idéologies. Les drogués, par exemple, produisent des images par la drogue et leur violence interne se calme. Les alcooliques produisent un certain délire qui permet, pendant un certain temps de lever les inhibitions et d'évacuer les tensions. L'alcool calme les tensions en donnant une multitude d'images pouvant aller jusqu'au délire.

Le délire est le dernier recours dans l'impossibilité d'avoir des images fantasmées. Le délire est une production surabondante d'images morcelées. Il est comme une usine à images qui éclate parce que la personne ne sait pas structurer ses fantasmes.

A QUOI SERVENT LES FANTASMES ?

Deux exemples permettront de comprendre plus facilement ce à quoi servent les fantasmes.

Un petit garçon avait perdu son père à trois ans. A six ans, à l'âge où l'on apprend à écrire à l'école, il n'arrivait pas à faire le "p" et le "t". Pour le "p" la maîtresse disait que c'était comme "papa" et pour le "t" comme "tousse". Le soir, il est rentré à la maison en larmes disant qu'il était totalement incapable d'écrire ces lettres. Sa mère fut angoissée, elle aussi, d'entendre ce que la maîtresse avait dit, mais elle comprit que le papa qui tousse évoquait le père qui était mort d'un cancer des poumons. Elle lui demanda si ce n'était pas le souvenir du père qui l'empêchait d'écrire ses lettres. L'enfant fut soulagé mais il n'arrivait pas encore à les former. Quelques nuits plus tard, le garçon fit un cauchemar. Il y voyait un énorme volcan avec un "pipi" dedans. Le volcan fit un "pet" aussi grand qu'une explosion en faisant "t"... et en projetant du caca. Le lendemain, il reçut trois bons points à l'école pour avoir écrit le "p" et le "t" ainsi que les mots papa, maman et pipi...

Cet exemple nous montre qu'il y avait un double blocage chez ce garçon. Le premier se situait au niveau du symbolisme. Le p et le t n'étaient ni libres ni neutres parce qu'ils étaient liés à la mort du père. L'interprétation par la mère les a libérés dans un premier temps et le garçon put dès lors (non sans peine puisque cela s'est produit sous la forme d'un cauchemar) élaborer le fantasme d'une scène parentale.

Sans que personne ne s'en rende compte, tout enfant doit fantasmer une scène sexuelle du genre de ce volcan (symbole du sexe de la mère) dans lequel il y a un pipi (sexe du père) pour arriver à produire le p et le t comme un pet. Il est d'ailleurs intéressant de constater que tous les éléments du cauchemar ont été écrits: papa, maman, pipi, p et t. Seuls les mots caca et explosion ne l'ont pas été. Ils ont en effet servi à libérer la mise en acte moteur de telle sorte que l'acte d'écrire p et t puisse se faire sans danger aucun.


Et voilà un exemple qui pourrait résumer ce à quoi sert le travail des images.


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Un soir une petite fille de huit ans s'était faite sermonner par sa mère en colère parce qu'elle n'avait pas mangé sa soupe. Très fâchée elle se met à pleurer, quitte la table et monte dans sa chambre. Elle prend une page de papier qu'elle intitule "Pauvre Fleure", Fleure avec un "e" comme "pleure" parce que le dessin est une projection de ses pleurs sur le papier. Puis elle transpose sa colère contre sa mère en y dessinant une vache sans mamelles, avec une cloche au cou. A l'endroit des mamelles une fleur tient un écriteau portant l'inscription: "Non à la violence"! Autre projection de l'agressivité, la robe de la vache est tachetée de marron et de noir et pour compléter le tout, une autre fleur brandit une petite pancarte avec ce cri du coeur: "A bas las vaches". Dès lors la petite fille en oublie son malheur puisqu'elle ne sait pas consciemment que la vache est sa mère. Et pour parachever son travail de réparation, elle se dessine elle-même sous la forme d'une belle fleur bleue dont le bras est certes blessé, mais bien entouré de son bandage par une autre petite fille, une infirmière équipée de sa mallette de soins. D'autres fleurs l'entourent et montrent que le problème est réglé et oublié. Le dessin a complètement assumé et sublimé le problème de la soupe.Ainsi le travail des images sert à transformer les bonnes et les mauvaises tensions en narcissisme.

** Quelque part au fond de la personne, le travail intellectuel des adultes a la même fonction de réparer l'agressivité et la violence fondamentale. Lorsque cette réparation produit des fleurs, on parlera plutôt de création. Et lorsque le travail réussit à faire la synthèse complète et à transformer entièrement nos pulsions en narcissisme, on parlera de sublimation réussie.

LA MISE EN ACTE

LA MAUVAISE MISE EN ACTE

Une grande peur, souvent invoquée contre les films et les jeux violents est la mise en acte. La mauvaise mise en acte consiste à agir des fantasmes au lieu de les voir en images visuelles. En simplifiant, on peut dire que la mauvaise mise en acte consiste à court-circuiter le fantasme par un acte moteur, c'est la motricité qui est privilégiée. L'agir est en prise directe avec l'inconscient trop pauvre en fantasmes. Il s'agit alors d'une pathologie liée à la pauvreté des fantasmes. Le somnambule, par exemple, au lieu de rêver ou de fantasmer qu'il saute par la fenêtre, le fait.

Un exemple nous est donné par le suicide : au lieu de fantasmer la mort d'une manière ou d'une autre, le suicidaire le fait. Le suicidaire met en acte moteur un fantasme qui consiste à retourner dans le ventre de la mère. Le fantasme de la naissance où l'on sort du ventre de la mère est inversé. Tant qu'il y a un petit reste d'images fantasmées le suicide échoue. Quand il n'y a plus de fantasme du tout, la mise en acte va jusqu'au bout. Il s'agit de personnes qui n'ont pas su investir un monde d'images et de fantasmes au narcissisme positif. Ces personnes sont restées bloquées au fantasme de leur naissance qu'elles superposent avec la mort. Leur monde fantasmatique est aussi vide que le trou noir dans lequel elles veulent s'enterrer. Le criminel ou le violeur ont des fonctionnements analogues à ceci près qu'au lieu de se suicider, le criminel suicide les autres.

Une variante de mise en acte concerne les personnes qui ne pouvant fantasmer, empruntent des fantasmes aux films ou là où elles en trouvent pour les mettre en acte tel cet adolescent qui a utilisé le film de Scream pour commettre un crime de la même manière. Mais, là encore, il s'agit d'une incapacité de fantasmer et le contraire aurait évité le crime. Ce jeune a cherché un fantasme de remplacement dans le film, il aurait aussi bien pu le chercher dans la bible dans l'histoire de Caïn qui a tué son frère Abel, c'est sa pauvreté fantasmatique qui est coupable et non le film...

La pauvreté fantasmatique de Hitler reste l'exemple le plus tristement célèbre. Elle était telle qu'il a été obligé de mettre en acte la mort de millions de personnes. Hitler était si pauvre en fantasmes que le seul fantasme qu'il pouvait mettre en acte était le fantasme de déféquer sur sa mère. On a des témoignages qui disent qu'il a déféqué sur plusieurs femmes avec lesquelles il a fait l'amour (dont plusieures se sont suicidées). Il en a fait autant avec les juifs, il en a fait autant avec toute l'Europe. Il est évident que si Hitler avait été capable de regarder des films ou des jeux vidéos et de fantasmer à travers eux, il n'aurait pas fait ce qu'il a fait...

LA BONNE MISE EN ACTE

Elle a pour origine le jeu

Mais la mise en acte normale n'est pas une pathologie. Elle a un rôle positif dans l'évolution de l'enfant. L'enfant aime jouer. Son jeu est caractérisé par le plaisir qu'il a à mettre en acte ses fantasmes. Pour l'enfant, un jeu sans fantasme n'est pas un jeu. L'enfant qui joue au loup apprend à fantasmer le loup et il apprend aussi à faire le loup. C'est seulement ainsi qu'il apprendra à n'avoir pas peur dans la réalité de tous ces grands méchants loups qu'il pourra rencontrer dans sa vie.

Mais il faut savoir que, vers dix ans, le fantasme disparaît du jeu (et du dessin). L'enfant fait alors parfaitement la différence entre le fantasme et la réalité. Le fantasme du jeu est refoulé à la puberté tandis que la mise en acte du jeu se transformera en bricolage avant de devenir le travail à l'âge adulte. L'amour et la richesse du travail sont liés à la richesse du jeu de l'enfance. Les personnes qui, dans leur enfance, n'ont pas intégré du tout la mise en acte des fantasmes par le jeu, n'auront pas accès au travail. Pour ceux qui savent fantasmer à travers la mise en acte, le travail prendra une dimension de plaisir, de création et de satisfaction narcissique.

Conditions de la bonne mise en acte

On voit l'importance du fantasme dans le jeu. Il faut savoir que l'enfant ne peut fantasmer dans ses jeux que s'il peut s'isoler dans son petit monde et que s'il n'est pas loin d'une personne qu'il aime bien et avec qui il a une relation individuelle. Il faut aussi que cette personne ait un minimum de capacité à fantasmer. Le fantasme vrai ne naît que dans une bonne relation où l'enfant est fortement individualisé, grâce à une mère aimant les fantasmes et un père les structurant. Cela suppose une vie individuelle importante que peu de sociétés supportent. Par ailleurs beaucoup de personnes privilégient la motricité à la passivité. Or seule la passivité  permet le fantasme. A l'école maternelle par exemple, il est très difficile à l'enfant de fantasmer à cause du groupe et parce qu'il faut toujours faire quelque chose ! On oublie que le fantasme est la seule base d'une vie intellectuelle riche dans toutes ses dimensions. A tout cela, on peut ajouter que pour pouvoir bien fantasmer, même si les jeux ont besoin de rester dans la zone des fantasmes des parents, l'enfant a cependant besoin de choisir (et d'acheter) lui-même ses jeux. Ce serait, pour des parents faire preuve d'une grande intolérance que de vouloir régenter quels fantasmes l'enfant doit faire ou ne pas faire. Une telle rigidité enlève à l'enfant la liberté de créer son monde imaginaire à lui et c'est un peu comme lui ôter la liberté de penser !

L'aboutissement de la mise en acte c'est la sexualité

Le but ultime de la mise en acte est d'arriver à la mise en acte sexuelle. La pénétration met en jeu une grande quantité de fantasmes et de pulsions. Il s'agit de fantasmer en sortes que les pulsions deviennent un rituel nuptial. L'orgasme fait la synthèse finale. Et c'est ainsi que l'image et le corps peuvent, pour quelque temps, faire leur unité. La vie prend le dessus sans plus se préoccuper des pulsions de violence de la mort. La violence est assumée.

Voilà donc les rapports entre fantasmes, mise en acte et violence. Ils nous apprennent comment la richesse de ses fantasmes et la richesse de ses jeux font la richesse de l'enfant. Un enfant qui sait fantasmer et qui joue bien, a l'avenir devant lui. Il y a là, aussi, une clé pour notre société. La vie fantasmatique assume la violence.

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PS.

  Alfred ERBS a écrit cinq petits volumes sur l'évolution des images et des pulsions chez l'enfant et l'adolescent. Le premier explique le fonctionnement des fantasmes (le seul disponible actuellement). Au XXI ième siècle on ne pourra plus se passer de comprendre les fantasmes des enfants. La compréhension des fantasmes de l'enfant facilite considérablement l'éducation et l'enseignement. Ce volume en est une approche rigoureuse mais accessible. Il s'adresse à tous ceux qui pensent que ce qui se passe dans la tête de l'enfant est fondamental à son évolution et que la subjectivité fait partie des sciences objectives. La psychanalyse permet de comprendre le but et les échappatoires de l'enfant par rapport au travail intellectuel. Ces données sont un outil adapté pour tous ceux qui s'occupent d'enfants ou qui simplement veulent assumer leur rôle de parents. Voici des extraits du volume premier.

LE SENS DE LA VIE ET DU TRAVAIL

VOLUME 1 : LES FANTASMES ET LE TRAVAIL INTELLECTUEL
Le dessin d'enfant montre comment le travail transforme nos images en travail intellectuel dans le but de créer une belle image de soi et de conforter l'identité. Cette transformation des images met en place le travail intellectuel entre 0 et 10 ans.

VOLUME 2 : L'EVOLUTION DES PULSIONS : DU JEU AU TRAVAIL ACTIF
Du début de la vie jusqu'à la puberté, le jeu de l'enfant préside à l'évolution des pulsions. Ces dernières sont ainsi transformées en travail moteur, en capacité de faire les choses, en activité.

VOLUME 3 : LA SYNTHESE A L'ADOLESCENCE
Un regard global sur la puberté, sur la phase d'idéalisation et d'intégration du Surmoi et sur le passage initiatique de la fin de l'adolescence permet de comprendre comment les pulsions et les images réalisent leur synthèse.

VOLUME 4 : LE GROUPE ET L'ENTREE DANS LA SOCIETE